Un diagnostic de cancer bouleverse bien plus qu’un organisme. Il ébranle les émotions, les repères, les liens aux autres et à la vie. Cloé Brami est médecin spécialisée en cancérologie, docteure en psychologie et fondatrice de Mû Médecine, première école française interdisciplinaire de santé intégrative. Elle est l’auteur avec Violaine Forissier, oncologue, et Christophe André, psychiatre, de Vivre avec, vivre après – Trois médecins nous parlent de la traversée du cancer *.
Comment est né ce projet à six mains entre deux oncologues et un psychiatre ayant lui-même traversé la maladie ?
Ce projet est né d’une véritable convergence de parcours. Nous nous sommes rencontrés lors d’une table ronde sur l’oncologie intégrative. À l’issue de la conférence, nous avons échangé tous les trois et Christophe a alors évoqué l’idée d’aller plus loin, en envisageant un travail d’écriture commun. Le déclic est venu autant de notre rencontre que de celle avec le public, près de 700 personnes ce jour-là, extrêmement impliquées et participatives. Dans un second temps, au fil des échanges avec un éditeur, le projet a réellement pris forme. Nous avons alors compris qu’il manquait un ouvrage de ce type : un véritable livre-compagnon, apportant des ressources fiables et des informations scientifiques concrètes pour accompagner la traversée de la maladie, à destination des patients, des soignants et des aidants.
Vous plaidez pour une médecine plus empathique. Concrètement, qu’est-ce que cela change dans la relation soignant-soigné ?
Nous défendons une médecine plus écologique, c’est-à-dire respectueuse de la personne soignée, du soignant et de l’environnement. Elle place la dignité de chacun au centre de la relation et interroge la posture du soin, sur le plan culturel comme individuel. La médecine a été très dominante et continue à l’être dans certains rapports. Redonner la parole aux patients, apprendre à coconstruire est essentiel. Cela demande un apprentissage pour les soignants, ce qui fonde l’idée d’une véritable culture du soin. La notion de temporalité est également repensée, entre gestes techniques et temps accordé à l’écoute.
Comment concilier le temps médical forcément contraint avec l’écoute des émotions et l’histoire de chaque patient ?
Le système de santé est aujourd’hui très sollicité et saturé, tout va beaucoup plus vite et le temps disponible se réduit. Dans ce contexte, la question du temps prend tout son sens, pour le patient comme pour les professionnels de santé. Il s’agit de se demander quelle place nous voulons accorder à la rapidité dans le système que nous souhaitons soutenir. Il s’agit par conséquent de politiser aussi la médecine. Cependant, il n’est pas nécessaire de disposer de beaucoup de temps pour manifester de la présence. Un regard, un sourire, une attention portée au patient suffisent. C’est très simple, mais nous, soignants, ne le faisons pas toujours. Apprendre cette présence change pourtant profondément la relation et instaure la confiance, ce qui permet un diagnostic plus précis et une meilleure compréhension de l’histoire du patient. Ce n’est pas seulement une question d’empathie, c’est un véritable soutien à l’art médical.
Vous défendez une approche intégrative de la médecine. Comment la définiriez-vous simplement ?
J’aime à penser que, dans quelques années, nous n’aurons plus besoin de parler de médecine intégrative, parce que le mot « médecine » suffira : elle aura évolué. Nous sommes convaincus que cette transition est en cours. Aujourd’hui, la médecine est largement centrée sur la compréhension des maladies, le traitement des pathologies. Elle est tournée vers l’urgence vitale et la lutte contre la mort. C’est indispensable, mais insuffisant pour accompagner la part « vivante » de chacun. C’est souvent pour cette raison que les patients se tournent vers des approches complémentaires : ils y trouvent davantage de temps d’écoute et une forme d’oxygène, de soutien au vivant. La médecine intégrative consiste à réconcilier le vital et le vivant, ceux qui luttent contre la maladie et ceux qui œuvrent pour la santé. Elle s’appuie sur des pratiques complémentaires dont l’efficacité a été évaluée scientifiquement, afin d’éviter toute dérive alternative ou sectaire. L’enjeu n’est pas seulement l’outil en lui-même, mais son indication et le contexte dans lequel il est proposé. C’est pourquoi la formation des soignants est essentielle. La littérature scientifique progresse, et nous avons la responsabilité d’informer les patients de manière rigoureuse et raisonnée. En oncologie intégrative, cela signifie proposer, dès le début et tout au long du parcours de soins, des outils d’amélioration de la qualité de vie comme l’hypnose, le yoga ou l’acupuncture, en complément des traitements conventionnels. Aujourd’hui, le principal frein reste l’absence de prise en charge de ces pratiques, encore trop souvent reléguées au seul champ du bien-être, ce qui les rend inaccessibles à une partie des patients. Notre livre constitue ainsi aussi une revendication politique pour que ces approches soient reconnues et intégrées dans les parcours.
Le cancer touche aussi les proches. Quels sont leurs besoins souvent invisibles ?
C’est un sujet immense. J’ai moi-même été aidante, et ce livre s’appuie aussi sur nos expériences de proximité avec le cancer. Le parcours de soins est, à juste titre, très centré sur le patient. Les aidants, en particulier l’aidant principal, y sont intégrés, mais souvent de manière insuffisante. Or, le cancer est aussi un véritable séisme pour l’entourage, qu’il soit familial ou amical. Il bouleverse l’équilibre d’une famille. La reconnaissance de l’implication des aidants, de leurs blessures parfois invisibles, est un enjeu majeur. C’est un point d’attention qui concerne à la fois les équipes soignantes et, plus largement, les politiques de santé. L’aidant principal joue un rôle clé dans le parcours de soins. Cela suppose de lui donner accès à de véritables ressources : celles proposées aux patients devraient aussi pouvoir bénéficier aux aidants, afin qu’ils ne restent pas seuls face à la charge émotionnelle et pratique qu’ils assument.
Vous parlez d’une traversée du cancer. Pourquoi cette métaphore du chemin est-elle importante ?
La métaphore de la traversée du cancer est importante parce qu’après la maladie, on ne revient jamais exactement à la vie d’avant. On se pose alors de nouvelles questions : peut-on vraiment se considérer comme guéri ? Comment vivre avec la peur de la récidive ? Comment retrouver des projets ? Cette période post-cancer est souvent marquée par un manque d’accompagnement médical. Les patients se retrouvent face à un vide et doivent réfléchir à ce qu’ils vont faire de leur vie. Il s’agit de se réapproprier son existence avec douceur, en intégrant le traumatisme vécu tout en continuant à aller vers l’avenir. Cet après-cancer mobilise beaucoup de ressources personnelles et exige de puiser le courage nécessaire pour affronter cette nouvelle vie. Les associations jouent alors un rôle clé en mettant en lien, en soutenant et en aidant à réfléchir à ces grandes questions.
Enfin, qu’espérez-vous que ce livre change chez les lecteurs et plus largement dans la pratique médicale ?
Même entouré de proches, il existe parfois une grande solitude durant le parcours médical, et ce livre vise à y répondre. Il informe également. Nous, médecins, n’avons pas toujours le temps de transmettre toutes les informations pendant les consultations. Cet ouvrage donne à la fois des informations techniques et des aperçus de notre cheminement, en donnant des éclairages sur ce qui se passe dans ce monde médical parfois obscur. Nous espérons aussi qu’il apportera du soutien aux professionnels de santé. En quelque sorte, nous avons enlevé nos blouses pour l’écrire, en parlant de nos vulnérabilités et de ce que nous vivons en oncologie, où l’injonction à rester solides et robustes est forte. Ce livre peut être une source de soutien pour nos pairs, en leur montrant qu’il est possible de décrire ce que l’on ressent et que cela apaise.
* Vivre avec, vivre après – Trois médecins nous parlent de la traversée du cancer, C. André, C. Brami, V. Forissier, L’iconoclaste, 2025.
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Un cancer bouleverse bien plus que le corps. Dans Vivre avec, vivre après - Trois médecins nous parlent de la traversée du cancer (@editionsdeliconoclaste), deux oncologues et un psychiatre défendent une médecine plus humaine et intégrative, attentive aux émotions comme aux traitements. Retrouvez l'interview d'un de ses auteurs : le Dr Cloé Brami, médecin spécialisée en cancérologie, docteure en psychologie et fondatrice de #MûMédecine.
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