Dans son livre Secrets de bloc (chez Solar), le chirurgien Alexandre Mensier, aussi connu sous le pseudonyme @thefrench_chirurgien sur Instagram, dévoile 15 récits d’opérations aussi spectaculaires qu’intimes. D’une chirurgie de cancer du foie à une attaque de requin, il raconte les coulisses d’un univers méconnu, où l’urgence impose sa loi et où l’émotion doit parfois être tenue à distance. Rencontre.
Comment est née votre envie de devenir médecin ?
J’ai toujours voulu faire ce métier. Mon père était chirurgien et ma mère généraliste. On peut donc dire que je baigne dans la médecine depuis tout petit. D’ailleurs, dans ma tête, il n’y avait pas de plan B. Je me souviens qu’étudiant, au moment de choisir ma spécialité, la chirurgie viscérale et digestive s’est imposée comme une évidence. Pourtant, seules une vingtaine de places étaient disponibles pour près de 3 000 candidats. Si je n’avais pas été retenu, je me demande encore vers quelle autre voie je me serais tourné. Heureusement, grâce à un travail acharné, j’exerce aujourd’hui la profession qui m’anime et me passionne.
En parallèle de votre vie de chirurgien, pourquoi publier des vidéos sur Instagram ?
À l’hôpital, la transmission fait partie intégrante de notre métier. C’est ainsi que se forment les futurs médecins : nous apprenons auprès de nos pairs, puis nous transmettons à notre tour. Après m’être installé en clinique, ces échanges m’ont manqué, surtout durant le Covid, où nous n’avions plus d’étudiants à former. C’est ce qui m’a poussé à me lancer sur les réseaux. Et j’ai rapidement compris qu’un public était au rendez-vous. En partageant les coulisses du bloc de façon pédagogique, je combine mes deux passions : la médecine et la transmission. Et ces vidéos jouent aussi un rôle de soupape de décompression. Certaines interventions sont éprouvantes et exigent une concentration absolue ; mettre des mots sur ce que je vis m’aide à relâcher la pression.
Depuis 2025, une charte encadre les créateurs de contenus médicaux. Est-ce une bonne idée ?
Sur les réseaux sociaux, il y a du bon et du moins bon, surtout en matière de santé. Je vois aussi circuler des comptes frauduleux, et la désinformation est un véritable problème. Même si nous ne pouvons pas tout maîtriser, il est essentiel de mieux l’encadrer.
Les chirurgiens sont souvent jugés peu pédagogues. Comment l’expliquez-vous ?
Certaines personnes m’écrivent sur les réseaux sociaux pour me dire que, grâce à mes vidéos, elles comprennent mieux l’opération qu’elles s’apprêtent à subir. Il y a donc un véritable manque d’informations. J’aimerais rompre avec l’image du chirurgien qui n’explique rien. Le bloc est un lieu fermé, presque mystérieux, et subir une intervention n’a rien d’anodin. Si certains préfèrent ne rien savoir, d’autres, au contraire, ont besoin de comprendre ce qui va se passer dans leur corps. Cela les aide à diminuer leur stress.
Recevez-vous beaucoup de messages d’internautes ?
Oui, et je constate même que des vocations se créent ! Des jeunes de 12 ou 13 ans me confient par exemple qu’ils souhaitent devenir médecins, infirmiers ou aides-soignants. Pour moi, c’est la plus belle des récompenses.
Vous racontez une cadence éprouvante, avec parfois 110 heures de travail hebdomadaires. Peut-on s’y habituer ?
Clairement, non. Ce rythme, je l’ai surtout connu plus jeune, au moment où j’ai appris à devenir chirurgien autonome. Avec le recul, je reconnais avoir apprécié cette adrénaline. Mais à long terme, personne ne peut tenir. Le risque est de vivre dans une fatigue constante et d’être moins concentré. Aujourd’hui, j’exerce en clinique et le rythme est plus calme. Toutefois, la chirurgie viscérale est une spécialité extrêmement variée : chaque intervention est différente, chaque anatomie aussi. Il faut s’adapter en permanence, accepter l’urgence et se remettre en question chaque jour.
Quelles sont les opérations les plus complexes ou insolites que vous avez vécues ?
Les transplantations d’organe et les interventions liées au cancer du foie ou du pancréas sont particulièrement éprouvantes. Elles peuvent durer plus d’une dizaine d’heures.
J’ai aussi vécu des situations insolites, notamment lorsque j’étais interne à Tahiti, en Polynésie française. Là-bas, l’accès aux soins est parfois limité, surtout sur les îles reculées. J’ai ainsi pris en charge un homme souffrant depuis plusieurs années d’une infection dans le dos, infestée de vers. J’ai aussi soigné un autre homme attaqué par un requin. Il était avec son frère, et nous avons dû les guider par téléphone, en leur indiquant les gestes d’urgence à effectuer avant de les rejoindre par avion. Ces expériences demeurent gravées dans la mémoire. Et même si ces moments restent rares, ils sont particulièrement formateurs.
Vous écrivez : « Un chirurgien n’abandonne jamais. » Comment appliquez-vous ce principe ?
Au bloc, nous nous retrouvons parfois dans des situations très complexes, qui semblent sans issue. Mais notre objectif reste toujours de trouver une solution pour sauver le patient.
Je me souviens d’un cas où il y avait du sang partout. J’ai dû plonger mes mains dans le ventre de la personne pour localiser l’hémorragie. La scène était presque irréelle, mais nous avons tenu bon, pour lui. Cependant, malgré tous nos efforts, nous nous retrouvons parfois dans une impasse. Mais même dans ces moments, nous n’abandonnons jamais le patient : nous l’accompagnons jusqu’au bout.
Comment mettez-vous vos émotions de côté quand vous avez une vie entre les mains ?
La pression et l’imprévu font indéniablement partie du métier. Cela exige un sang-froid permanent. À chaque opération, je me prépare comme pour la première fois. Il ne faut pas se reposer sur ses acquis ni tomber dans l’excès de confiance.
Au début, le plus difficile est de se détacher de l’humain, pour ne se concentrer que sur le site opératoire. Il y a la santé du patient bien sûr, mais aussi la pression de la famille qui attend à côté. Certains chirurgiens mettent ainsi volontairement une distance, pour ne pas « s’attacher » et rester focalisés sur le corps. Cela contribue à véhiculer une image froide de la profession. Avec l’expérience, nous parvenons à nous construire une carapace pour rester efficace sans nous couper complètement du patient. Mais certaines personnes n’y arrivent pas et finissent par quitter la chirurgie.
Je me souviens, par exemple, du jour où j’ai dû prendre en charge en urgence un ami qui s’était fracturé la jambe en faisant du trampoline. Mettre de la distance n’est pas facile avec un proche. Puis il arrive aussi que l’émotion soit trop vive. Un jour, j’ai été appelé pour prélever des organes d’une personne décédée, dans la perspective d’une greffe. Mais quand je me suis rendu compte que je la connaissais, j’ai préféré laisser ma place.
Dans votre livre, vous prodiguez aussi des conseils concrets : quelles informations donner aux secours, comment réagir face à une urgence…
En France, nous sommes insuffisamment formés, contrairement à d’autres pays, comme le Japon. Savoir gérer un arrêt cardiaque, évacuer un corps étranger en cas d’étouffement, réagir à un accident de la route, prodiguer des premiers secours… sont pourtant des gestes essentiels qui peuvent sauver des vies. Il faudrait les apprendre dès le collège ou le lycée.
Quels messages de prévention souhaiteriez-vous diffuser ?
J’aimerais dire au plus grand nombre : faites-vous dépister ! En France, des programmes de dépistage existent pour le cancer colorectal, celui du sein et celui du col de l’utérus. Ils sont, de plus, entièrement pris en charge par la Sécurité sociale. Pourtant, la participation reste encore trop faible. Seulement un Français sur trois réalise le dépistage du cancer colorectal, alors même que l’absence de symptômes ne garantit pas l’inexistence de maladie. Le test, simple et indolore, peut pourtant faire toute la différence. Participer aux dépistages, c’est mettre toutes les chances de son côté pour guérir.
Secrets de bloc, Alexandre Mensier, Solar, 240 pages, 18,90 euros.
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@alexandre.mensier, aussi connu sous le pseudonyme @thefrench_chirurgien sur Instagram, dévoile dans son livre Secrets de bloc (@SolarEditions), 15 récits d’opérations aussi spectaculaires qu’intimes. D’une chirurgie de cancer du foie à une attaque de requin, il raconte les coulisses d’un univers méconnu, où l’urgence impose sa loi et où l’émotion doit parfois être tenue à distance. Rencontre. #bloc #chirurgie #santé


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